photo : Solen Feyissa, unsplash

Phil­an­thro­pie et «advo­cacy», des liai­sons dangereuses ?

Il y a quelques années, écrire un blog sur ce sujet n’aurait pas été possible car ce terme – qu’on traduit par «plaidoyer» en langue française – n’aurait pas été immédiatement associé à la philanthropie. Pourtant, l’histoire de l’advocacy est longue et s’est trouvée constamment entremêlée avec celle ­­­de la philanthropie.

En anglais, le terme «advo­cacy» a été utilisé aux États-Unis dès les années 1950. Mais le concept de plai­doyer ou d’advocacy est bien plus ancien. Les mouve­ments aboli­ti­on­ni­stes du XVIIIème siècle faisai­ent déjà de l’advocacy trans­na­tio­nale. Une défi­ni­tion déli­bé­ré­ment large et géné­rale pour­rait être la suiv­ante : l’advocacy est l’acte, la pratique ou les proces­sus visant à défendre ou promou­voir une idée, une personne, une cause, un mouve­ment, une légis­la­tion, mais égale­ment un produit ou un projet. L’advocacy vise à influ­en­cer une audi­ence spéci­fi­que qui peut être locale, natio­nale ou inter­na­tio­nale, voire globale. L’advocacy peut être mené par des indi­vi­dus, des insti­tu­ti­ons, des orga­ni­sa­ti­ons inter­na­tio­na­les, des orga­ni­sa­ti­ons non-gouver­ne­men­ta­les (ONG), des asso­cia­ti­ons commer­cia­les, ou par des fonda­ti­ons phil­an­thro­pi­ques. L’advocacy utilise des tech­ni­ques et des instru­ments divers et variés pour influ­en­cer des percep­ti­ons, des compor­te­ments, des opini­ons ou des poli­ti­ques. Il peut être multi­di­men­si­on­nel, multi­di­rec­tion­nel, multi-juridictionnel.

Depuis les années 1990, les cher­cheurs en scien­ces socia­les ont asso­cié le terme advo­cacy avec les acti­vi­tés des ONG, surtout celles dont l’action porte princi­pa­le­ment sur l’aide huma­ni­taire, le déve­lo­p­pe­ment, l’environnement, l’éducation et la santé publi­que. Or, nous savons qu’il s’agit de théma­ti­ques histo­ri­que­ment liées aux acti­vi­tés inter­na­tio­na­les (et natio­na­les) des fonda­ti­ons phil­an­thro­pi­ques et des socié­tés d’utilité publique.

Mais la question qui se pose est : Quand, où, et comment l’advocacy rencontre la phil­an­thro­pie ? L’absence de défi­ni­tion précise de l’advocacy influ­ence la manière dont certai­nes fonda­ti­ons phil­an­thro­pi­ques accept­ent (ou pas) de parler de leur stra­té­gie d’advocacy. Le chevau­che­ment et la confu­sion possi­ble entre campa­gnes poli­ti­ques, lobby­ing et prati­ques d’advocacy est prob­lé­ma­tique pour toute fonda­tion phil­an­thro­pi­que qui ne souhai­te­rait pas, ou ne pour­rait léga­le­ment, faire de la poli­tique ou du lobby­ing. Admettre faire de l’advocacy serait risqué dans ce cas, et cette rencontre entre advo­cacy et phil­an­thro­pie pour­rait ne pas avoir lieu lorsque l’advocacy fait réfé­rence à des acti­vi­tés qui visent à défendre ou promou­voir une ligne poli­tique ou idéo­lo­gi­que. Si la défi­ni­tion de l’advocacy n’est pas soigneu­se­ment diffé­ren­ciée de celle du lobby­ing – en tant qu’action visant à influ­en­cer une légis­la­tion par contact direct avec les déci­deurs poli­ti­ques – un légis­la­teur donné pour­rait inter­dire aux fonda­ti­ons phil­an­thro­pi­ques ou aux socié­tés d’utilité publi­que de faire de l’advocacy.

Il existe une réalité moins tran­chée et plus nuan­cée que des défi­ni­ti­ons formel­lement parfai­tes. Faisons l’hypothèse que la fonda­tion (X) inve­stit pour l’éradication d’une mala­die, et le fait publi­que­ment. Je souti­ens que dans ce cas, elle fait de l’advocacy. En effet, cette fonda­tion (X) prend soin d’expliquer pour­quoi elle prend posi­tion en faveur d’une vacci­na­tion, comment elle le fait et pour­quoi elle souti­ent la vente à prix coûtant des médi­ca­ments néces­saires. Cet exemple plau­si­ble, basé sur des situa­tions existan­tes, est utile pour souli­gner l’argument suivant : penser que les fonda­ti­ons phil­an­thro­pi­ques sont « hors-sol », dépour­vues d’opinion poli­tique, reli­gieuse, philo­so­phi­que et morale, d’une vision socio-écono­mi­que, est tout simple­ment faux. Ces acteurs ont toujours fait et feront toujours de l’advocacy corre­spondant à leur vision du monde dans leurs domai­nes et en suivant un modus operandi et des tech­ni­ques qui leur appar­ti­en­nent. Les fonda­ti­ons font de l’activisme ; quand et si elles le peuvent, elles font du lobby­ing en respec­tant les légis­la­ti­ons de leur pays d’origine, et devrai­ent égale­ment respec­ter celles des pays étran­gers dans lesquels elles opèrent (vaste sujet qui méri­te­rait à lui seul un article ).

Ergo, l’advocacy est intrin­sè­que­ment lié à la phil­an­thro­pie. D’un point de vue analy­tique, si nous souhai­tons procé­der à un examen plus fin des zones de tensi­ons possi­bles entre advo­cacy, campa­gnes poli­ti­ques et lobby­ing, nous ne pouvons que procé­der à une contex­tua­li­sa­tion dans le temps, dans l’espace – local, natio­nal, inter­na­tio­nal – et prendre en considé­ra­tion les dimen­si­ons socia­les, poli­ti­ques et léga­les spéci­fi­ques à une action donnée. Le fait qu’une fonda­tion, ou une société d’utilité publi­que, pren­nent posi­tion en faveur ou contre le sujet d’un réfé­ren­dum ou d’un projet de loi peut poser problème dans un pays et pas du tout dans un autre. Voici le nœud – poli­tique – du problème : quand est-ce que l’activisme poli­tique ou le lobby­ing dépas­sent le péri­mètre accepté (accep­ta­ble) et par consé­quent rendent cadu­ques les privilè­ges – fiscaux, par exemple – d’une fonda­tion ou d’une société publique ?

En conclu­sion, pour reve­nir à l’histoire de la phil­an­thro­pie et de son rapport à l’advocacy, si les histo­ri­ens ont étudié les acti­vi­tés de certai­nes fonda­ti­ons phil­an­thro­pi­ques au-delà des fron­tiè­res natio­na­les, ce sont les acti­vi­tés à l’intérieur des fron­tiè­res natio­na­les qui méri­te­rai­ent plus d’attention, autant celles d’hier que d’aujourd’hui. En effet, ces acti­vi­tés nous en disent long sur la vision et le modus operandi, donc sur la nature de l’advocacy, d’une fonda­tion ou société d’utilité publi­que donnée. L’expansion au niveau trans­na­tio­nal ou inter­na­tio­nal des fonda­ti­ons phil­an­thro­pi­ques est loin d’être systé­ma­tique. Par ailleurs, l’étude des conti­nui­tés, des chan­ge­ments et des ruptures de la signi­fi­ca­tion des termes «utilité publi­que» et «phil­an­thro­pie» restent des éléments cruci­aux pour comprendre la nature de l’advocacy des acteurs de la phil­an­thro­pie, qu’ils soient ou pas occi­den­taux, qu’ils opèrent au niveau inter­na­tio­nal ou pas.

Il donne, tu donnes, je donne
Cet arti­cle est extrait du Blog insti­tu­ti­on­nel de Swiss Phil­an­thropy Foun­da­tion «Il donne, tu donnes, je donne» lancé en 2019 sur le site du média Le Temps. Grâce à des publi­ca­ti­ons person­nel­les, cet espace explore des théma­ti­ques phil­an­thro­pi­ques aujour­d’hui au cœur de nos socié­tés, et questi­onne notam­ment notre rapport à la géné­ro­sité, les diffé­ren­tes maniè­res de s’en­ga­ger en phil­an­thro­pie, mais égale­ment les derniè­res évolu­ti­ons dans le secteur des fondations.

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